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Dieu était encore le Dieu des campagnes; aussi, dès le commencement du monde, nous voyons le raisin et l'épi, la tourterelle et l'agneau, offerts en hommage à la puissance de Dieu; et un peu plus tard, une loi expresse ordonnait qu'au retour de chaque printems, les premiers éris tombés sous la faux seraient portés au prêtre, lequel devait élever ces prémices de la moisson devant l'autel du Seigneur, comme pour les faire remonter vers leur source'. Dieu, satisfait de cette offrande, ordonnait aux peuples de se réjouir devant lui. « Lorsque vous » aurez recueilli tous les fruits de vos campagnes, disait-il, alors vous - célèbrerez les féries du Seigneur : vous prendrez les fruits du plus » bel arbre, les branches du palmier, les rameaux des bois, les saules » du torrent, vous vous ferez des cabanes de feuillages, et vous vous » réjouirez devant le Seigneur pendant sept jours .»

Dieu était enfin le Dieu des armées, et le général ne faisait camper, marcher, combattre ses troupes qu'au nom de Dieu : Le Seigneur votre Dieu, était-il dit dans un des ordres du jour de ces tems antiques, se promène dans votre camp, pour vous défendre et pour vous livrer vos ennemis3.

Chaque père de famille était l'historien qui perpétuait dans sa maison ces traditions. C'est sous le chêne d'Ephra, disait-il, que des messagers sont venus de la part de Dieu juger plusieurs différens ; et les enfans, en voyant le chêne d'Ephra, avaient souvenance de la visite, comme nous nous souvenons du plus saint de nos rois au nom du chêne de Vincennes“.

C'est dans la vallée de Membré, ajoutait-il, qu'ils sont venus visiter les hommes, qu'ils se sont assis à la table de nos pères, et se sont unis avec eux par ce gage de l'hospitalité; et les enfants se regardaient comme les hôtes des anges, et espéraient en recevoir dans l'autre monde une nouvelle hospitalité.

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' Idem, v. 39.- Deut., ch. xxvi, v. 10. Id., ch. xvi, v. 10. Id., ch. x11, v. 17

et 18. Id.; ch. xiv, v. 23.

3 Deut., ch. xxiii, v. 14.

Les Juges, ch. vi, v. 11, 24.

5 Genèse, ch. xviii, v. 2.

Le père était le prêtre qui continuait et perpétuait le sacrifice. Dans les foyers domestiques, au milieu d'un champ, ou sur une colline, il élevait un autel de simple structure, répandait du vin et de l'huile, et immolait une victime devant Dieu, en présence de ses enfans; ou même, soir et matin, il offrait un sacrifice pour expier leurs péchés'.

Dieu était donc toujours au milieu de ces peuples, ou par sa présence visible, ou par ses envoyés, ou par ses commandemens, ou par ses punitions, ou par ses récompenses. Il n'est donc pas étonnant que l'homme eût reçu pour précepte: Marche devant moi, et sois parfait; et pour modèle, Dieu lui-même: Soyez saint, parce que je

suis saint'.

Mais ce n'est pas seulement chez le peuple choisi de Dieu pour être le gardien particulier de ses promesses et le témoin de son allianceavec les hommes, que nous voyons ces preuves de la foi en la présence de Dieu; les mêmes usages et les mêmes traditions se trouvent encore chez les autres nations. Les historiens et les poètes, grecs et romains, font foi de cette disposition d'esprit. Aussi voyons-nous dans Homère la Divinité invoquée dans toutes les actions de la vie, et également honorée par les rois et par les peuples. Le guerrier lance-t-il son javelot? c'est un Dieu qu'il invoque. A-t-il renversé son ennemi dans la poussière? c'est un Dieu qu'il remercie, et à un Dieu qu'il fait hommage des dépouilles. A-t-il lui-même évité la noire mort? c'est un Dieu qui a détourné le trait lancé par une main sûre. Des convives commencent-ils un repas? une libation de vin ou de lait est d'abord répandue en l'honneur de la Divinité. Semblable à Dieu, ami de Dieu, fils de Dieu; ayant la prudence, l'éloquence, la force de Dieu; belle, grande, fière comme une Déesse, ce sont là des paroles et des comparaisons qui sont fréquemment dans la bouche du poète, et qui étaient sans doute comprises par le peuple qui entendait ses chants.

Job, ch. 1, v. 5.

a Genèse, ch. xvii, v. 1.

3 Lévilique, ch. x1, v. 44.

4 Voir passim dans l'Iliade et l'Odyssée.

Le même sentiment de la Divinité, le même respect pour sa présence, la même croyance à sa providence immédiate se retrouvent encore dans la plupart des auteurs de l'antiquité. « Plusieurs hommes, » dit Pindare, se sont efforcés d'acquérir de la gloire par des vertus » formées à l'aide de la science; mais les actions de l'homme, faites » sans l'aide de Dieu, ne méritent pas d'être tirées de l'oubli'.» «Comme » je passais devant un oratoire champêtre, dit Ovide, j'entendis mon » guide dire à voix basse à la Divinité : Soyez-moi propice ; et moi >> aussi je lui dis à voix basse: Soyez-moi propice.» « La Providence » des dieux, dit Cicéron, ne veille pas seulement sur le genre humain » dans son universalité, mais encore sur chacun de nous en particu» lier en sorte que, s'il a existé plusieurs hommes remarquables par >> leurs vertus, à Rome ou dans la Grèce, il faut croire qu'aucun n'a » été tel, sans l'aide de Dieu3. »

C'est par un effet de cette croyance répandue partout, que partout on a vu des devins et des auspices, des sacrificateurs et des oracles. Les Assyriens, les Perses, les Scythes, les Gaulois, les Parthes croyaient à la présence d'une Divinité qui les accompagnait dans leurs voyages, dans leurs guerres, et qui était présente à toutes les actions de leur vie.

De notre tems, les voyageurs nous apprennent tous les jours que les Chinois, les Indiens, le nègre de l'Afrique, le sauvage habitant de l'Amérique, ces peuples qui n'ont rien reçu des Grecs et des Romains, sont, comme les Patriarches, remplis de la vue et de la présence de laDivinité. S'ils sont en voyage, s'ils entreprennent une affaire, s'ils passent devant une mosquée ou devant une pagode, dans les actions de leur vie même les plus ordinaires, c'est vers une Divinité qu'ils élèvent leur esprit, leur visage et leur voix. Parmi les sauvages de l'Amérique, le dieu du fleuve, le dieu des forêts, le grand esprit de la colline ou de la savanne, est connu et respecté de chaque individu ; sa fétiche habite le plus souvent sa cabane, et son manitou est toujours suspendu sur son sein.

'Pindare, Olympique 1x, v. 153. Voir en outre Libanius, Disc. pour les Danseurs, édit. de Reiske, t. m, p. 364 où sont cités des sentences semblables d'Euripide et de Sophocle (Orest. 126, 7; Bacch. 317).

• Metamorphoses, liv. vt, v. 327.

De la nature des dieux; liv. 11, no 66.

9

Quand je rappelle ces coulumes et ces croyances des peuples paiens, je sais fort bien que je cite des ignorances et des erreurs; mais ce qui n'est ni une ignorance ni une erreur, c'est cette propension de la vo

té, cet usage de la vie, de se lourner vers Dieu ; c'est cette disposition d'un esprit rempli de défiance de soi-même et de confiance en la Divinité; c'est cette résolution, librement prise, de se défier de ses propres forces et de se laisser guider par une autorité et par une parole qui viennent de Dieu... car c'est là ce que l'on appelle la foi. Ces peuples se trompaient sur l'objet de leur foi, mais dans leur foi ellemême on ne peut s'empêcher de trouver une preuve de ce dogme chrétien dont un de nos apôtres a emprunté l'expression à un païen, et qui doit être notre croyance par rapport à Dieu; à savoir, que c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous sommes'.

Je ne parlerai pas des tems qui ont suivi l'établissement du Christianisme. Le Christ était venu apporter la connaissance parfaite du Père, au monde, qui n'en avait conservé qu'un obscur souvenir. Cette connaissance, plus développée, recueillie et conservée d'abord dans les asiles de la pauvreté et de la souffrance, cultivée par les tortures et -arrosée par le sang, fructifia bientôt dans tout l'univers. La grande image de Dieu fut encore, comme aux tems antiques, apparente aux yeux de tous les hommes, aux yeux des princes comme des sujets. Le moyen-âge fut vraiment un âge de foi. Les rois ne régnaient qu'au nom de Dieu ; ce n'est aussi que par son nom que les peuples obéissaient. Au dessus des passions qui bouillonnaient, puissantes, au sein de ces nations renouvelées, le nom de Dieu dominait comme celui d'un père au milieu d'enfans un peu turbulens, mais soumis et respectueux. Cette disposition d'esprit se prouve parfaitement et par l'autorité suprême de l'Eglise, dont la voix était écoutée des peuples au-dessus de celle des rois, et par la soumission des rois eux-mêmes à la voix de l'Eglise, et par ces immenses mouvemens des peuples que la pa

• In ipso enim vivimns, et movemur, et sumus : sicut et quidam vestrorum poetarum dixerunt. Actes des Apôtres, ch. XVII, v. 28. Saint Paul fait ici allusion, au poète grec Aralus, Phénomènes, v. 1-5, et la Traduction de Cicéron et de Germanicus César dans les Petits poèles Latins, l. vi, p. 1

Voir aussi Eusebe, Prep. Evang., I. XIII, c. 12, dans les traduct. de M. Séguier, t. 11, p. 301.

et 49.

role d'un Ermite remuait jusque dans leurs entrailles, et emportait audelà des mers pour obéir à la volonté de Dieu. Quiconque n'a pas senti cette disposition d'esprit des peuples du moyen-âge, ne comprendra jamais rien à la lecture de nos vielles histoires. Il ne pourra jamais apprécier ce tems où, comme le dit un Père de l'Eglise, le seigneur dans ses châteaux, le laboureur dans ses champs et sous le poids du jour, le militaire dans son camp et ses marches guerrières, le matelot sur l'immensité des mers, dans son frêle vaisseau, pratiquaient l'abstinence et le jeûne, priaient et chantaient: Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, tandis que d'autres répondaient: Comme cela a été au commencement, que ce soit à présent et tous les jours, et dans les siècles des siècles.

Tel était l'état de cette société sur cette terre, des hommes, avec leurs faiblesses et leurs passions; mais entre le ciel et cette terre, l'image de Dieu, plus influente que la lumière du soleil, plus brillante que la clarté des étoiles, les dirigeant, les fortifiant, les réprimant, les remplissant de sa présence.

Après avoir vu quels étaient les rapports, directs pour ainsi dire, qui ont existé entre Dieu, les rois et les peuples dans les siècles passés, essayons d'apprécier sommairement quelle est la disposition générale de la génération au milieu de laquelle nous vivons, par rapport à la croyance de la présence de la Divinité.

Et d'abord nous sommes loin de vouloir ici calomnier notre siècle: nous rendons autant que personne hommage à un grand nombre de familles dont les vertus privées font l'ornement de notre société, sont un sujet de consolation pour les vrais Chrétiens, et constituent peutêtre, dans les conseils de Dieu, le petit troupeau auquel doivent se joindre tous les peuples, pour ne former qu'un seul bercail.

Mais on ne peut s'empêcher de convenir en même tems que ce qui frappe et contriste d'abord l'esprit de celui qui examine attentivement l'ensemble de notre société, c'est de ne plus y trouver la croyance pratique à la présence de Dieu. Dieu n'est plus un père qui habite la famille, n'est plus un conseiller qui la dirige, n'est plus un juge qui la punit; c'est, pour la plupart, et surtout pour ceux qui se prétendent grands, savans, capables, élevés au-dessus du peuple, comme une es

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